Nicolas Sarkozy dans Le Monde : « Trop de temps a été perdu » depuis « Charlie Hebdo »

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Nicolas Sarkozy pointe des « failles » dans le dispositif de sécurité français lors des attentats du 13 Novembre. Dans un entretien au Monde, l’ancien chef de l’Etat, président du parti Les Républicains, se félicite d’un « revirement » de François Hollande sur la politique de sécurité, mais le juge trop tardif.

> Le discours de François Hollande devant le Congrès vous a-t-il satisfait ?

Nous avons assisté à un revirement inattendu, inédit et spectaculaire de la politique de sécurité de ce gouvernement, ainsi que de sa politique étrangère. Je le salue car c’est un début d’alignement sur ce que nous demandons depuis des mois.

> A quelles propositions faites-vous référence ?

Sur le plan intérieur, la déchéance de la nationalité pour un terroriste binational né en France n’est plus seulement « envisagée », mais désormais souhaitée par le gouvernement. Nous l’avions proposée sans succès en janvier. Il y a trois ans, je m’étais attiré les foudres en proposant la présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes : cette mesure figure aujourd’hui dans les annonces devant le Congrès. En matière de politique étrangère, François Hollande accepte désormais d’intégrer Vladimir Poutine dans une grande coalition, en reconnaissant enfin qu’il est impossible de gagner la guerre contre l’Etat islamique sans associer la Russie.

> Dès lors qu’il vous a écouté, allez-vous adopter une attitude constructive ?

Après ce revirement, l’attitude de l’opposition républicaine se doit d’être constructive. Mais une question se pose : pourquoi si tard ? Pourquoi cela n’a pas été fait avant ? Les attentats contre Charlie Hebdo, c’était il y a près d’un an. Or, tout ce que l’opposition a demandé à l’époque n’a pas été entendu. En outre, il reste des efforts à faire : la pénalisation de la consultation des sites djihadistes est par exemple nécessaire, ainsi que la mise en œuvre du PNR [fichier européen des données de passagers aériens], à laquelle la gauche s’oppose au Parlement européen, comme le Front national.

> Approuvez-vous la révision de la Constitution voulue par François Hollande ?

Sur le principe, je ne suis pas contre une réforme constitutionnelle, mais tout dépendra de ce qu’il y aura dedans. Nous regarderons son contenu avec pragmatisme. Si cela permet de renforcer la sécurité immédiate des Français, nous la soutiendrons. Si c’est seulement pour organiser un débat juridique, cela n’aurait pas de sens, car les Français réclament des décisions immédiates.

> François Hollande vous-a-t-il piégé en reprenant une grande partie de vos propositions ?

Quel piège ? Puisque, pour être adoptée, la révision de la Constitution doit recueillir la majorité des trois cinquièmes des deux chambres du Parlement réunies en Congrès, ce qui signifie que rien ne sera possible sans l’accord de l’opposition. Je souhaite d’ailleurs que le gouvernement reprenne nos propositions qu’il n’a pas encore retenues. Deux mesures notamment sont indispensables : l’assignation à résidence, avec port d’un bracelet électronique, des individus fichés « S » considérés comme à risque par les services de renseignement ; l’extension de la rétention de sûreté aux terroristes, à l’issue de leur peine de prison. Si ces deux mesures soulèvent des obstacles constitutionnels en l’état du droit actuel, la révision de la Constitution permettra précisément de les lever.

> Appelez-vous les parlementaires de votre parti à valider la prorogation de l’état d’urgence à trois mois ?

Oui. Ce serait incompréhensible qu’on le refuse. Mais il ne faut pas simplement se contenter du cadre juridique : il faut que les mesures d’exception que permet l’état d’urgence soient effectivement mises en œuvre : perquisitions chez les suspects, saisies d’armes, assignations à résidence. Il faut les paroles, les textes et surtout les actes.

> Ces attentats auraient-ils pu être évités ? Vous avez évoqué « des failles » dans « notre dispositif de sécurité »…

Si, avec un tel nombre de morts et de blessés, on considère qu’il n’y a pas eu de failles, à quel niveau de victimes faut-il fixer la barre pour employer le mot ? Est-ce que toutes les conséquences ont été tirées après les attentats du mois de janvier ? La réponse est non. Trop de temps a été perdu. La commission d’enquête parlementaire sur la lutte contre les filières djihadistes a remis son rapport au mois de juin, a écrit au président de la République en septembre. Il contenait des propositions concrètes, mais ses auteurs n’ont obtenu aucune réponse de la part du gouvernement…
Le gouvernement n’a pas non plus tiré toutes les conséquences de notre intervention militaire en Syrie sur le plan de la sécurité intérieure. C’est dès ce moment-là qu’il aurait fallu renforcer notre dispositif antiterroriste. Nous avons besoin de tirer les enseignements de ce qui s’est produit. Il faudra sans doute passer par la création d’une commission d’enquête parlementaire.

> Regrettez-vous d’avoir supprimé une dizaine de milliers de postes dans les forces de sécurité avant 2012 ? François Hollande et Alain Juppé vous l’ont reproché…

Quand j’étais ministre de l’intérieur, j’ai dû augmenter les effectifs de policiers et de gendarmes pour compenser la perte de l’équivalent de 8 000 postes en raison des 35 heures. Au final, entre 2002 et 2012, c’est-à-dire pendant toute la période où nous étions en responsabilité, il n’y a eu aucune baisse globale des effectifs de policiers et de gendarmes. Quant aux renforts que François Hollande annonce, ils n’arriveront concrètement que dans deux ans, en raison du temps de recrutement et de formation nécessaires. Or, nous n’avons pas le temps d’attendre. Je propose une solution immédiatement opérationnelle : faire appel à la réserve de la gendarmerie et de la police. Cela représentera immédiatement plusieurs milliers d’effectifs supplémentaires aguerris et formés.

> Mais pourquoi n’avez-vous pas proposé cela après « Charlie Hebdo » ?

J’ai proposé à ce moment-là de rétablir les heures supplémentaires dans la police, là encore pour avoir une réponse immédiatement visible sur le terrain. Le gouvernement n’en a pas tenu compte. Par ailleurs, les attentats auxquels nous sommes désormais confrontés sont des opérations qui mettent en première ligne les policiers du quotidien. Vendredi, ce sont des hommes de la BAC qui sont entrés en premier au Bataclan. Il faut revoir les conditions d’armement des forces de l’ordre pour en tenir compte. Dans chaque voiture de police, l’Etat doit désormais fournir un fusil d’assaut et un gilet pare-balles lourd.

> Contrairement aux événements de janvier, vous ne respectez pas la période d’unité nationale. Le pays n’a-t-il pas besoin de se rassembler ?

Vous croyez que l’on peut avoir le même raisonnement après Charlie et maintenant ? Il y a urgence à proposer et à agir. Je ne vois pas en quoi j’aurais manqué à la solidarité avec les victimes et au respect du peuple français en avançant des propositions. C’est le devoir de l’opposition républicaine, car le risque de nouveaux attentats est malheureusement très élevé. Je vais demander à un groupe de parlementaires de notre famille politique de constituer un observatoire pour suivre la mise en œuvre de toutes les annonces qui viennent d’être faites par le président de la République et d’en rendre compte régulièrement. Encore une fois, il faut être sûr qu’on passe des paroles aux actes. Trop de temps a été perdu.

> Mais toute l’opposition ne partage pas votre avis. Alain Juppé appelle à un respect de cette unité nationale…

Je pense que l’immense majorité de notre famille politique partage mon analyse. Alain Juppé, qui était contre la déchéance de nationalité quand je l’ai proposée, a le droit d’avoir ses idées.

> Vous réjouissez-vous que la Russie soit davantage associée à la coalition avec les Occidentaux ?

Oui. Il n’y a pas la place pour deux coalitions et pour deux objectifs. Il faut une seule coalition – englobant notamment les Américains, les Européens, la Russie, l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie – avec un seul objectif : la lutte contre l’Etat islamique.

> La question du sort de Bachar Al-Assad est-elle secondaire par rapport à la lutte contre Daech ?

Je reste convaincu que lorsqu’on est responsable de la mort de 250 000 personnes, on ne peut pas représenter l’avenir de la Syrie. Mais il ne peut pas y avoir de réconciliation nationale et de reconstruction de ce pays sans le Parti Baas et la minorité alaouite. La gravité de la situation fait que le préalable du départ de Bachar Al-Assad n’est pas possible. Mais le préalable de son maintien définitif ne l’est pas non plus. On doit donc parler aussi avec le régime syrien des conditions de son départ.

> Faut-il s’appuyer sur l’armée syrienne pour vaincre l’Etat islamique ?

Je suis pour une intervention avec des troupes au sol provenant des pays arabes de la région, mais certainement pas occidentales. C’est ce que l’on avait fait en Libye et cela avait parfaitement fonctionné.

> La stratégie de Barack Obama, basée sur les bombardements aériens, suffit-elle ?

La stratégie des Américains est trop erratique. Des bombardements sans suffisamment d’experts au sol pour guider les missiles, c’est un dispositif trop faible pour être efficace. La coalition n’a pas fait suffisamment avancer la situation sur le terrain. Une clarification stratégique s’impose. Quand on décide de faire la guerre, il faut se donner les moyens de la gagner. Ce n’était pas le cas jusqu’à présent.

> La crise des migrants permet-elle à des djihadistes d’arriver en Europe ?

C’est une question incontournable. Donald Tusk, président du Conseil européen, a évoqué plusieurs millions de personnes marchant vers l’Europe dans l’espoir d’y être accueillies. L’amalgame entre migrants et djihadistes serait insupportable. Mais la pagaille que met la crise syrienne aux frontières de l’Europe est une opportunité pour des groupes terroristes de s’infiltrer.

> Comment lutter contre cela ?

Le système Schengen est mort. Je demande une réunion du conseil des chefs d’Etat européens. Ils doivent se mettre d’accord sur la durée du rétablissement des contrôles à nos frontières. Ces contrôles devront durer jusqu’à la mise en place d’un nouveau Schengen. Ce nouveau Schengen devra être précédé de l’adoption d’une politique migratoire commune, ce qui signifie une même liste de pays sûrs, l’harmonisation de la durée de rétention pour les étrangers en situation irrégulière, ainsi que des aides sociales versées aux demandeurs d’asile.

> François Hollande a-t-il tort de s’exonérer des contraintes budgétaires européennes ?

Oui. Il a parlé avec trop de légèreté de la situation économique et financière de la France. Nos déficits et notre dette publique remettent en cause notre indépendance. L’augmentation continue des dépenses publiques et des impôts est un sujet majeur d’exaspération pour nos concitoyens.

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